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Revue Humanitaire n°30 - KRACH sanitaire : la crise, à quel prix ?
Aujourd’hui, notre système de protection sociale est malade. Ce ne sont plus seulement les populations auxquelles une association comme Médecins du Monde apporte assistance chaque jour qui sont concernées.
| Aujourd’hui, notre système de protection sociale est malade. Ce ne sont plus seulement les populations auxquelles une association comme Médecins du Monde apporte assistance chaque jour qui sont concernées. A côté des migrants, des sans-logements, des travailleurs du sexe ou encore des usagers de drogues, c’est de plus en plus la population générale qui rencontre des difficultés d’accès aux soins. Prendre la mesure de l’évolution de la précarité chez certaines populations, décrire les tensions et difficultés actuelles auxquelles sont exposés certains dispositifs, comme l’Aide médicale d’Etat ou le Droit au séjour pour maladie, tels sont les objectifs de ce numéro. Il réunit les représentants de structures qui assurent aujourd’hui le « filet de sécurité sociale », des observateurs de cette exclusion sanitaire montante et des acteurs qui innovent au quotidien. Avec eux, dans le contexte de crise économique et financière que nous connaissons, et alors que se dessine une tendance à l’individualisation des risques, il s’agit d’obtenir des éléments de réponse à la question qui surplombe ces problématiques : quel système de santé solidaire souhaitons-nous construire ? |
SOMMAIRE
Dossier piloté par Olivier Bernard, président de Médecins du Monde ainsi que par Maria Melchior et Christophe Adam, respectivement épidémiologiste et médecin généraliste, membres du conseil d’administration de Médecins du Monde
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Éditorial Comment ça va la santé ?, par Olivier Bernard
- Les inégalités sociales de santé, un problème français, par Didier Fassin |
Reportage Lorsque la réduction des risques devient une histoire africaine, par Céline Debaulieu Tribune Grèce, année 0 : survivre face à la crise, par Pierre Salignon Humanitaires au Darfour : l’expulsion comme stratégie de sortie ?, par Paul Salvanès Somalie : les dessous d’une crise pas si nouvelle • Somalie : l’appel d’urgence de la communauté internationale, cheval de Troie pour une intervention ?, par Philippe Durand, Stéphane Berdoulet et Bernard Juan • Crise somalienne : l’urgence de faire autrement, par Sinan Khaddaj Economie internationale de l’assistance humanitaire : tentative de photographie globale, par Pierre Salignon Regard de photographe Nicocoro, par Eric Rechsteiner Lire, écouter, voir La santé à la tribune - Sanitaire versus sécuritaire - L’égalité maintenant - L’immigration en question – Plongée au coeur de la philanthropie - La société civile monte au créneau - Aux origines de la guerre moderne - Dialogue entre les humanitaires français et anglo-saxons |
ÉDITO : Comment ca va la sante ?
Par Olivier Bernard, président de Médecins du Monde
Nul besoin de sondage pour savoir que la santé est l’un des sujets qui préoccupent le plus les Français1. Et pourtant, ce thème est très rarement abordé dans les débats politiques. Alors que la France est entrée en campagne, l’analyse des prises de parole des principaux partis en lice pour les échéances électorales de 2012 fait peu de place à la santé, hormis sur les questions de financement de la sécurité sociale et de l’offre de soins.
A quelle raison imputer la relégation politique d’un thème qui passionne et inquiète autant nos concitoyens ? A cette croyance longtemps entretenue – à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières – que la France disposait du meilleur système de santé au monde ? C’est en tout cas ce que se plaisait à affirmer, il y a encore quelques années, un classement de l’OMS (2).
De fait, on ne saurait nier que de réelles avancées en termes d’état de santé général ont été réalisées : ainsi, en un quart de siècle, les femmes et les hommes de 35 ans ont gagné respectivement 4,4 et 5 années d’espérance de vie. Mais au prix de quelles inégalités entre les catégories sociales ? Aujourd’hui, une femme cadre de 35 ans peut espérer vivre 3 ans de plus en moyenne qu’une femme ouvrière du même âge. Un écart qui double pour les hommes (3).
Le renoncement aux soins est à la fois un indicateur de ces inégalités, et un déterminant de l’aggravation de l’état de santé de la population. Depuis deux ans, de nombreuses enquêtes confirment qu’environ un Français sur trois a renoncé aux soins dans l’année écoulée4, taux qui augmente chez les titulaires de la CMU complémentaire5. Ces renoncements, qui concernent même les soins courants, s’expliquent d’abord par des raisons financières. Le phénomène est plus marqué encore chez les populations vulnérables que soigne MdM en France. Si le recours tardif aux soins n’est pas un phénomène nouveau, nos équipes constatent son doublement en trois ans6 parmi les personnes qui se rendent dans nos centres de soins.
Si les constats semblent maintenant bien partagés, la situation reste préoccupante. Comme le souligne Didier Fassin dans notre dossier, la résistance croissante des autorités à traiter de la question des inégalités sociales de santé semble bel et bien un mal français.
Ce nouveau numéro de la revue Humanitaire s’inscrit dans une triple temporalité :
• un temps où les savoirs et les connaissances sur les inégalités de santé n’ont jamais été aussi nombreux7 ;
• un temps marqué par une crise économique et sociale majeure en Europe, qui frappe avant tout les plus pauvres (un article sur la situation en Grèce de Pierre Salignon en rubrique Tribune l’atteste) ;
• un temps démocratique en France marqué par un agenda électoral présidentiel et législatif, moment propice pour que des acteurs de terrain, des chercheurs, des militants fassent savoir leurs constats et leurs propositions.
Lutter contre la machine inégalitaire n’est certes pas tâche aisée. Ce dossier démontre que trois conditions au moins sont nécessaires : la garantie d’un système de santé solidaire, le primat des politiques de santé publique sur des politiques répressives et une politique volontariste de promotion de la santé.
Depuis quelques années, notre système de protection sociale s’éloigne en effet d’une approche solidaire et collective pour aller vers une logique de marché structurée par la rentabilité. Ne nous y trompons pas, remettre en cause aujourd’hui la protection sociale des plus fragiles et des plus pauvres, c’est remettre en question les fondements mêmes de ce système. Face à ce grand marché de la santé qui attire jour après jour les investisseurs les plus divers – dans le champ du médicament, du service médical ou de l’accompagnement de la dépendance –, la CMU et l’AME font figures de vestiges d’une conception politique croyant dans la force du collectif et de la régulation. Convaincus que ces valeurs sont le ciment de la cohésion de notre société, nous défendons l’idée d’un système de santé solidaire.
La santé est aussi en jeu dans certaines politiques sécuritaires, alors que nous vivons une période encline au renoncement éthique et au ralentissement du déploiement des réformes socio-sanitaires attendues. La politique de santé finit par tenir lieu de « service après- vente » d’un tout répressif. Il est temps d’affirmer qu’il y a une place pour la prévention et le soin et que la santé est un droit commun fondamental, « mur porteur » de notre société au même titre que la justice, l’éducation, le travail et le logement. C’est le respect de ces droits fondamentaux qui sera le meilleur garant de cet autre droit essentiel qu’est la sécurité pour tous.
Enfin, dans la définition et le pilotage d’une politique de santé, rien ne vaut la participation des personnes directement intéressées. En reconnaissant à l’Autre (l’usager de drogue, la personne se prostituant, le migrant) un savoir sur ses pratiques, le soignant réinterroge certains fondamentaux du modèle biomédical. Aux côtés des professionnels de santé, les patients, les habitants, y compris les plus vulnérables, doivent prendre la place qui leur revient. De cette confrontation de deux savoirs – celui du médecin, savant, et celui, profane, de l’usager – va naître un projet de soins négocié, élaboré et mis en œuvre ensemble. Bien plus, cette révolution feutrée, dans l’intime de la relation soignant-soigné, est source de progrès social. En cela, elle constitue très certainement l’un des enjeux collectifs majeurs à relever. C’est pourquoi, au-delà des constats et des analyses présentés dans ce numéro, nous avons souhaité mettre en avant des initiatives de terrain qui tendent à démontrer que des actions concrètes sont possibles et que des synergies naissent chaque jour entre médecine de proximité, élus locaux et institutions.
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1. Si besoin, néanmoins, on y apprendra que la santé est régulièrement citée comme le 2e ou 3e sujet de préoccupation des Français dans le cadre des enquêtes d’opinion. Voir par exemple Enquête TNS-Sofrès commanditée par l’AMGVF, septembre 2011. http://www.tns-sofres.com/points-de-vue/98DAAA594B5E4AC190F30C19E2235B5F.aspx
2. Rapport sur la santé dans le monde - Pour un système de santé plus performant, OMS, 2000.
3. Nathalie Blanpain, L’espérance de vie s’accroît, les inégalités sociales face à la mort demeurent, INSEE, n°1372, octobre 2011.
[1]4. Baromètre santé Europ Assistance, CSA, septembre 2011.
[1]5. Enquête dans les centres d’examen de santé de l’assurance maladie, Fonds CMU, CETAF, assurance maladie, mars 2011.
6. Rapport 2010 de l’Observatoire de l’Accès aux soins, Médecins du Monde, octobre 2011.
7. Lire, par exemple, Les inégalités sociales de santé : sortir de la fatalité, Haut Conseil de la santé publique, Paris, décembre 2009 ; Potvin L. et al, Réduire les inégalités sociales de santé, Saint-Denis, INPES, coll. Santé en Action, 2010 ; Moleux M, Schaetzel F, Scotton C, Les inégalités sociales de santé : Déterminants sociaux et modèles d’action, Paris, IGASS, mai 2011. On se reportera également à la rubrique Lire à la fin de ce numéro.
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