1/ A Port-au-Prince, la survie pour plusieurs centaines de milliers de personnes

1/ A Port-au-Prince, la survie pour plusieurs centaines de milliers de personnes




Les routes de la capitale ont été déblayées depuis quelques semaines, pourtant la ville reste comme figée, les maisons ayant conservé la forme que leur a donnée le séisme. Sur de nombreux bâtiments de la ville, on peut toujours lire, à côté d’une croix rouge, l’inscription A démolir.

Tous les sinistrés ayant perdu leur maison ou qui ont trop peur de retourner y dormir s’entassent dans de minuscules tentes, regroupées dans des camps improvisés. Sur chaque bout de terrain, dans les rues, les jardins, sur les places ou les terrains de sport, des milliers de tentes sont ainsi sorties des décombres. Des tentes, le plus souvent construites de bric et de broc, des bâches qui protègent du soleil mais pas de la pluie ou des draps en guise de murs et de toits.

Sur le 1,3 million de personnes sans abri à Haïti, plus de 700 000 sont à Port-au-Prince, installées dans plus de 400 campements d’hébergement ou dispersés dans la ville. Des camps de fortune où les conditions de vie relèvent de la survie.

 


Les sinistrés qui s’y entassent sont encore aujourd’hui très vulnérables : accès limité à l'assainissement, à l'eau et à la nourriture. Dans ces conditions, les maladies induites par la promiscuité et le manque d’hygiène prolifèrent.

Et c'est sans compter l’arrivée d’ici quelques semaines de la saison des pluies qui risque d’aggraver la précarité de leur quotidien. Lorsque les premières pluies se sont abattues sur la ville, l’eau et la boue se sont déversées dans les camps, entrainant d’importants risques de glissements de terrain pour les quartiers situés à flanc de collines.

« Avec le départ progressif de certains acteurs d’aide internationale, conjuguée à l’arrivée de la saison des pluies, nous nous préparons à augmenter le volume de nos activités », souligne Marc van der Mullen, coordinateur du programme d’urgence de MdM.

3 mois après le séisme, Médecins du Monde dispense toujours quotidiennement des soins gratuits dans 8 quartiers de Port au Prince, particulièrement affectés par le tremblement de terre : Mariani, Solinos, Fort National, Carrefour Feuille, Cité Georges, Canapé Vert, Afca et le site d’Automeca, près de l’aéroport.

« Tous nos dispensaires sont situés au sein des quartiers les plus sinistrés et chacun d’entre eux couvre un camp d’hébergement et ses environs, soit entre 10 000 à 15 000 personnes », explique Marc.



> Une prise en charge globale


 

Sous les grandes tentes installées au cœur des camps, chaque équipe d’une dizaine de personnes, tous Haïtiens, assurent chaque jour :

  • des consultations de médecine générale :

Plus de 5 500 consultations de santé primaire sont réalisées chaque semaine pour les populations des 8 camps et leurs environs. A l’image du camp de Carrefour Feuille, sur les hauteurs de la ville, où le Dr Dorvil Oldolph reçoit chaque jour, avec un second médecin, 100 à 150 patients par jour.



A côté, Caroline, l’une des 4 infirmières s’occupe exclusivement des pansements. Au début, nous réalisions beaucoup de pansements liés aux blessures provoquées par le séisme ou des soins post opératoires. Aujourd’hui, ce sont le plus souvent des enfants qui se blessent dans les camps ou des accidents de la route. Si nous sommes confrontés à des cas graves, nous les transférons vers les différents hôpitaux de la ville.

  • des vaccinations :

Comme dans chaque dispensaire, Gerta, infirmière chargée de ce volet, vaccine chaque jour dans la salle d’attente de la clinique de Carrefour Feuille, environ 30 femmes enceintes ou jeunes enfants contre le tétanos, la coqueluche, la tuberculose, le BCG, la rubéole ou la rougeole.

  • le dépistage de la malnutrition :

Dans 7 de nos dispensaires, nous avons mis en place un dépistage nutritionnel et nous référons les cas les plus graves vers d’autres structures assurant une prise en charge, explique Catherine Vang, infirmière de l’équipe expatriée chargée de la supervision des activités. La malnutrition touche de nombreux enfants, pour beaucoup il s'agit d'une aggravation d'une situation antérieure au séisme.

  • un volet de santé reproductive (planning familial, consultations gynécologiques, consultations pré et post natales) :

Dans le dispensaire du camp d’Afca, Myriam, sage-femme de MdM, reçoit chaque jour une dizaine de femmes. Depuis le séisme, nous voyons de nombreuses femmes qui viennent consulter parce qu’elles sont confrontées à des troubles menstruels, dus au choc.

Annie, 26 ans, vient consulter pour un test de grossesse qui s’avèrera positif. Enceinte pour la première fois, elle restera impassible à l’annonce de la nouvelle. « Il est probable que nous la revoyions d’ici quelques semaines souffrant d’une hémorragie suite à un avortement qu’elle aura provoqué. Des cas très fréquents en raison de l’illégalité de l’avortement à Haïti » déplore Vanessa Pini, sage-femme référente.

 



Depuis la mise en place de volet, 20% des consultations sont à présent liées à la santé reproductive. Pour la majorité d’entre elles, ces femmes n’étaient pas suivies avant le séisme mais depuis la mise en place de la gratuité, elles viennent consulter, analyse Vanessa. Avant, elles devaient tout payer. Par exemple lorsque nous leur prescrivions des examens, elles ne revenaient jamais parce qu’elles devaient les régler, or la majorité ne le pouvait pas, complète Myriam. Aujourd’hui nous donnons même des kits d’accouchement (gants, rasoirs, savon…) aux femmes en fin de grossesse pour qu’elles l’utilisent lors de leur accouchement dans les hôpitaux, sinon elles devraient acheter chaque élément. MdM assure également la distribution de 800 moustiquaires aux femmes enceintes, les plus vulnérables face à la malaria.

  • Un soutien psychosocial intégrant des consultations individuels et des groupes de parole pour les populations des camps.


> Zoom sur les activités de soutien psychosocial


Une équipe d’une cinquantaine de travailleurs communautaires, tous Haïtiens, se rendent chaque jour de la semaine dans un ou deux de ces camps : 4 travailleurs sociaux font le lien entre les sites et les structures de soins et 6 équipes de 6 animateurs (= 36 animateurs) animent des ateliers de jeux pour les enfants mais aussi des entretiens et des groupes de parole pour les adultes.

Et pour diffuser le plus largement possible l’information, 8 crieurs sillonnent les camps et ses alentours, équipés de mégaphones et d'affiches pour informer la population de l’existence de ces cliniques gratuites où il est possible de faire vacciner ses enfants…L’occasion également de faire passer des messages de prévention sur l’hygiène, les contraceptifs mais aussi sur les IST, les violences et le soutien psychosocial…


> Alerte sur la recrudescence des cas de violences sexuelles



La grande promiscuité qui règne dans les camps, la précarité des conditions de vie, les latrines souvent isolées sont autant de risques pour les femmes et les fillettes, population particulièrement vulnérables en situation de crise. La mixité de populations peut se révéler également un risque supplémentaire. Ainsi, sur le site d’Automeca, autrefois connu pour être le quartier des enfants des rues, ces derniers côtoient aujourd’hui les détenus échappés de la prison centrale qui s’est effondrée.  

« Au-delà des conditions de vie, les personnes sont traumatisées, elles n’ont plus les réflexes de défense qu’elles pouvaient avoir avant », souligne Marion. » Et d’un autre côté, la perte de repères, l’immense frustration, poussent aujourd’hui certains hommes à l’acte. Ils ne sont plus rien et sont donc sont prêts à n’importe quoi ».

Conscient de ces risques, l’association a décidé de réinvestir cette problématique, sur laquelle elle travaillait depuis plusieurs années. Sur chaque camp, les animateurs diffusent des messages de sensibilisation sur les viols et les violences contre les femmes. Les soignants sont également appelés à être particulièrement vigilants lors de leurs consultations. Si la prise en charge des cas de viols n'est pas possible au niveau des cliniques mobiles, la victime est référée et accompagnée rapidement (avant 72h) vers un des trois hôpitaux partenaires, qui disposent du protocole de prise en charge (pilule du lendemain, kit post-exposition au VIH, IST). L’association y assure l’approvisionnement des médicaments et la supervision des soignants qui prendront en charge les victimes.



> Le chantier de la santé mentale


La population haïtienne est et sera durablement affectée. A chaque réplique ressurgissent la peur, les insomnies et les crises d’angoisses. « Ils ressentent des secousses qui n’existent pas et au moindre choc, au moindre bruit, on les voit soit bondir soit se figer de peur », témoigne Mendelson, l’un des animateurs. Ils souffrent également de dépressions et, selon leurs propres termes, « restent pensifs », c'est-à-dire qu’ils ressassent leur douleur et les moments atroces qu’ils ont vécus.

Le tremblement de terre a également révélé d’importantes psychoses, surtout chez les adolescents, qui peuvent montrer des signes de schizophrénie, poursuit Marion. De nombreuses personnes encore hébétées et sous le choc, sortent enfin de chez elles. Mais après 3 mois, ces cas relèvent aujourd’hui de la psychiatrie, or les structures de prise en charge sont quasi inexistantes en ce moment.

 


L’avenir ? Ils ne l’envisagent même pas. Ils n’ont aucun projet et vivent au jour le jour, dans l’angoisse de l’arrêt de l’aide humanitaire, particulièrement des distributions de rations alimentaires, conclut-elle.


UN SOUTIEN POUR LES ENFANTS ET LES ADULTES

Comme chaque matin, dans le camp d’Automeca, l’heure est aux jeux. Sous de grandes tentes, les animateurs de MdM accueillent les enfants du camp. D’un côté de la tente, c’est atelier dessins. Accéus, travailleur social, explique que « Juste après le séisme, les enfants dessinaient des maisons détruites et des corps à terre. Les jeux et les dessins les occupent, leur permettent d’exprimer ce qu’ils ressentent. Cela nous permet aussi de détecter les enfants qui restent dans leur coin ou qui ne parlent à personne, à qui nous portons une attention particulière. » De l’autre côté de la tente, les garçons optent plutôt pour le « freestyle », comprenez des ateliers d’improvisation, le plus souvent de rap. « La terre a tremblé, les autres nations sont arrivées et nous devons maintenant lutter pour reconstruire notre pays et reprendre notre vie » improvise un des jeunes garçons devant un groupe d’enfants qui l’applaudissent, chacun passant à tour de rôle.

Pour les adultes, des entretiens individuels et confidentiels ont été mis en place dans une tente adjacente. Mendelson est l’un des animateurs communautaires qui reçoit chaque jour une quinzaine de personnes. « Nous les écoutons lorsqu’ils ont besoin de parler. Beaucoup sont encore traumatisés. Ils ont peur que tout cela recommence, de vivre une nouvelle catastrophe. Ils paniquent dès que la terre bat à nouveau et je pense que ces séquelles vont durer... Et ils sont très préoccupés par leur devenir. Les femmes sont aussi très inquiètes, elles ne se sentent pas toujours en sécurité dans le camp ». Lorsque l’un d’entre eux nécessite une prise en charge plus importante, Mendelson les réfère vers les hôpitaux partenaires dans lesquels Médecins du Monde travaillait déjà sur la santé mentale.



UN TRAVAIL DE GROUPE
  A quelques pas, Catherine anime deux fois par jour des groupes de parole. Elle travaille depuis 3 ans pour Médecins du Monde et était déjà, comme nombre d’animateurs de l’équipe, animatrice sur le programme de MdM contre les violences. « Beaucoup souffrent de problèmes de mémoire. Ils ne se souviennent plus ce qu’ils ont fait toute la première semaine, un grand blanc… Mais ils se souviennent de chaque détail du 12 janvier. Ils racontent qu’ils ont d’abord entendu le bruit, un énorme grondement. Puis tout a bougé, ils ont eu l’impression que c’était la fin du monde, que la terre se renversait… puis un grand silence, un immense calme. Souvent ils se sont alors assis, sous le choc, avant d’entendre les bâtiments se fissurer lentement puis tomber », raconte-t-elle.

Aujourd’hui ils évoquent leurs conditions de vie et parlent beaucoup de leurs inquiétudes quant à l’avenir. « Sans travail, ils ne font qu’attendre et s’inquiètent pour leur avenir, de trouver un travail, une école pour leur enfant, les maris sont sous pression car ils doivent trouver chaque jour suffisamment d’argent pour nourrir leur famille…, » poursuit Catherine. » Ces groupes leur permettent de débloquer la parole, de les décomplexer, d’extérioriseret de commencer à surmonter la douleur principalement pour leurs enfants qui se relèvent plus vite. »

Anne Urtubia, coresponsable du programme de MdM en Haïti insiste sur l’indispensable approche communautaire, tout en tenant compte des spécificités culturelles. « Etant donné le nombre démesuré de personnes affectées par le séisme, qui souffrent aujourd’hui de traumatismes post-séisme et qui développent des syndromes de répétition, nous devons nécessairement être dans une approche de groupe. C’est toute une population qui a souffert, c’est tout un tissu social qui a été mis à mal, les Haïtiens doivent donc se reconstruire individuellement mais aussi dans une démarche collective ».


> L’enjeu : Les nouveaux camps de relocalisation


Afin d’assurer une prise en charge globale des sinistrés, Médecins du Monde intègre, au-delà des soins physiques et mentaux, un volet protection. « Concrètement, nous surveillons l’accès aux soins des plus vulnérables, l’évolution de la situation de sécurité dans les camps et les violences faites aux femmes mais aussi les propositions d’aide qui pourront être faites aux sinistrés » explique Dominique Curis, chargée de protection pour Médecins du Monde.

Le gouvernement haïtien, en lien avec la communauté internationale, élabore actuellement un plan de relocalisation visant à désengorger la capitale en déplaçant les sinistrés vers des camps situés à l’extérieur de la ville, souvent à plus de 10kms. « Mais ces personnes risquent d’être totalement isolées, entièrement dépendantes de l’aide humanitaire et sans aucune perspective pour l’avenir. A cela s’ajoute la peur pour ces personnes de perdre, en s’éloignant de la capitale, le terrain sur laquelle était construite leur maison. Et pour le moment aucune solution (indemnisation, proposition de plan de reconstruction ou clarification des critères de propriété) ne leur est proposée », poursuit Dominique Curis.

MdM restera vigilant et suivra l’évolution de la situation et des conditions dans lesquelles seront mises en place ces relocalisations : respect de la sécurité, de la dignité des personnes et du caractère volontaire de ces déplacements, « pour éviter », selon Dominique, « que ne se reproduise l’expulsion violente d’un site privé de Canapé vert, il y a un mois ».

 

En fonction des besoins sanitaires identifiés sur ces nouveaux camps et des conditions de relocalisation, MdM pourra être amené à y assurer un suivi médical tout en surveillant les conditions de vie dans les camps.

Mais avant de proposer la relocalisation, les autorités et la communauté internationale cherchent à convaincre les sinistrés de retourner vivre dans leur maison si les bâtiments ont été déclarés sûrs. Car selon les estimations, environ 40% des personnes qui vivent dans les camps spontanés ont un toit mais ne veulent pas retourner y dormir, souligne Dominique. Les autorités proposent également comme solution alternative de trouver un hébergement chez leurs proches ou de camper à côté de chez eux. La relocalisation dans les camps doit rester la dernière solution possible, conclut-elle.


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avril 2010

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