Militante de la première heure, Julienne Lusenge s’est battue pour les femmes victimes de violences dès 2002 au sein de l’association Sofepadi. Pourchassée à plusieurs reprises par des milices, elle a dû s’exiler à Kinshasa où elle vit pour l’heure avec sa famille.
J.L. : Sofepadi a été créée à l’initiative de six femmes qui travaillaient à la radio locale de Bunia. Nous animions des programmes sur les femmes, les enfants et leurs droits. Quand le gouvernement congolais a rompu, en 1986, la coopération avec la Belgique, nos activités ont été ralenties. On n’avait plus les moyens de faire nos animations ni à la radio ni dans les villages. Mais les femmes nous ont écrit pour qu’on ne les abandonne pas. C’est pourquoi on a créé l’association Sofepadi en avril 2000 à Bunia. « Sofepadi » signifie Solidarité des femmes pour la paix et le développement intégral. Les guerres ethniques avaient commencé et les femmes sont toujours les plus vulnérables pendant ces périodes. En 2002, nous avons été pourchassées par des milices. Leurs menaces nous ont obligées à fuir Bunia pour Béni. Là, nous avons travaillé avec les personnes déplacées, qui représentaient au moins 250 000 personnes autour de Béni en 2003. Nous nous sommes rendu compte que chaque communauté ethnique vivait séparément et fuyait les autres. Il y avait des Bira, des Lendu, des Hema. L’eau était insuffisante pour tout le monde. Très vite, les déplacés ont été exploités par les populations locales qui les faisaient travailler. Ils étaient sous-payés et victimes de menaces sexuelles. Au cours de ce travail, plusieurs femmes sont venues nous voir pour nous raconter qu’elles avaient été violées. Nous avons commencé à récolter des informations et avons compris l’ampleur du phénomène. A l’époque, très peu d’ONG travaillaient sur le sujet. Elles étaient toutes focalisées sur l’apport en eau et en vivres.
J. L. : Nous avons privilégié une approche holistique du problème, en recherchant des réponses médicales, psychologiques et juridiques pour ces femmes. On nous a refusé beaucoup de financements à cette époque. C’était difficile car la justice est payante au Congo. Nous avons eu la chance de travailler avec un avocat bénévole qui s’est investi pendant plusieurs années pour monter des dossiers. Aujourd’hui, quand on dresse le bilan, nous avons gagné plus de 300 procès. Mais le plus souvent, les auteurs des viols sortent très vite de prison. Avant, lorsqu’un homme commettait un viol, il était aussitôt expulsé du village et les gens avaient peur de la punition. Mais depuis la guerre, le viol est devenu une arme généralisée et peu à peu admise dans les communautés.
J.L. : Au sein de l’administration judiciaire, quelques personnes soutiennent notre action, comme ce magistrat du tribunal de Bunia, qui condamne les auteurs des viols à de lourdes peines malgré toutes les pressions dont il est victime. Le procureur de Béni est en train de changer d’attitude également. Mais malgré ces signes encourageants, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. Le plus souvent, les agents administratifs n’ont pas les moyens de se déplacer dans les villages pour aller voir les victimes. Ils n’ont même pas de papier pour ouvrir des dossiers. De notre côté, nous avons monté un projet pour qu’il y ait plus d’audiences. Aujourd’hui, le tribunal de grande instance de Béni ne fonctionne qu’une fois par mois. Nous sommes en train de mettre en place des audiences auprès des chambres foraines et nous allons prendre en charge tous les frais des victimes. Enfin, comme ces procès sont publics, nous insistons auprès des leaders locaux pour qu’ils viennent y assister et qu’ils rapportent les faits dans leurs villages, pour dissuader les hommes de commettre des viols. Plus généralement, il est urgent qu’un programme national congolais s’empare du problème, pour les femmes violées mais aussi pour toute la société qui a été traumatisée par ces guerres. La communauté internationale a également sa part de responsabilité puisqu’elle a ouvert la porte aux milices comme le FDLR.
novembre 2009